Quand on parle de mode africaine, une image revient encore trop souvent : celle du pagne imprimé, des couleurs vives et du wax.
Ces tissus occupent une place importante dans de nombreuses cultures africaines contemporaines. Ils sont porteurs d’histoires, de symboles, de circulations commerciales et d’identités. Mais réduire la mode africaine à cette seule image revient à réduire tout un continent à un vocabulaire unique.
L’Afrique possède une histoire textile beaucoup plus vaste. Elle possède aussi aujourd’hui des créateurs capables de penser le vêtement à travers le tailoring, le volume, la matière, l’artisanat, la coupe ou la recherche conceptuelle.
Autrement dit : le luxe africain n’a pas besoin d’un imprimé reconnaissable pour être africain.
LE PAGNE N’EST PAS L’UNIQUE LANGAGE TEXTILE DU CONTINENT
Le mot « pagne » lui-même recouvre des réalités très différentes selon les pays, les usages et les matières.
Le wax, par exemple, est aujourd’hui profondément intégré à de nombreuses cultures africaines. Pourtant, son histoire est transnationale : les procédés industriels qui ont donné naissance au Dutch wax se sont développés à partir de tentatives européennes de mécaniser le batik indonésien avant que ces étoffes ne trouvent un marché majeur en Afrique de l’Ouest. Les populations africaines se les sont ensuite appropriées, leur donnant de nouveaux noms, usages et significations. (VAM)
Dire cela n’enlève rien à leur importance culturelle actuelle. Cela montre au contraire que l’histoire textile africaine est faite de circulations, d’appropriations, d’inventions et de transformations.
Mais elle ne commence ni ne s’arrête au wax.
Le continent compte une multitude de traditions textiles : tissages, broderies, teintures, fibres végétales, coton, raphia, cuir ou étoffes destinées aux usages cérémoniels. Le Victoria and Albert Museum souligne justement l’extrême diversité des matières et techniques textiles africaines et leur capacité constante à être réinventées. (VAM)
KENTE, ASO-OKE, BOGOLAN, RAPHIA : UNE AUTRE HISTOIRE DU LUXE
Le luxe existe en Afrique depuis bien avant l’apparition des maisons de mode contemporaines.
Il pouvait s’exprimer par le temps nécessaire à la fabrication d’une étoffe, par la difficulté technique de son tissage, par la rareté d’une matière, par le rang social de celui qui la portait ou encore par sa fonction cérémonielle.
Chez les peuples Kuba de l’actuelle République démocratique du Congo, par exemple, les textiles en raphia étaient des objets de prestige. Certains étaient associés au statut, à la richesse, aux cérémonies et pouvaient même servir de valeur d’échange. Leur fabrication associait notamment tissage, broderie, teinture et travail géométrique particulièrement élaboré. (The Metropolitan Museum of Art)
Un vêtement ou un textile luxueux n’était donc pas luxueux parce qu’un logo y était apposé.
Il l’était parce qu’il concentrait temps, savoir-faire, symbolique et maîtrise technique.
C’est une définition du luxe qui reste extrêmement contemporaine.
LE LUXE N’EST PAS UNE MATIÈRE, C’EST UN NIVEAU D’EXIGENCE
Une maison africaine doit-elle utiliser exclusivement des tissus considérés comme « africains » pour légitimer son identité ?
Non.
Une maison italienne peut travailler le denim japonais. Une maison française peut utiliser une laine britannique ou une soie produite ailleurs. Son identité ne disparaît pas pour autant.
Pourquoi demanderait-on alors systématiquement à un créateur africain de prouver son origine par un imprimé ?
Le luxe repose aussi sur la coupe, la qualité de fabrication, la recherche, la proportion, le détail, le tombé et la cohérence de la vision créative.
Une veste en denim peut appartenir à une maison africaine.
Un pantalon en lin peut appartenir à une maison africaine.
Une pièce noire entièrement minimaliste peut appartenir à une maison africaine.
L’identité d’un créateur ne disparaît pas lorsque le tissu cesse d’être immédiatement identifiable comme africain.
L’AFRIQUE CONTEMPORAINE N’EST PAS UNE CARTE POSTALE
Il existe aussi un problème de regard.
Pendant longtemps, une partie du marché international a valorisé une image de la mode africaine immédiatement lisible : couleurs intenses, imprimés, artisanat visible, références dites « ethniques ».
Ces codes peuvent être magnifiques. Le problème apparaît lorsqu’ils deviennent la seule forme d’africanité considérée comme légitime ou commercialisable.
L’Afrique contemporaine est aussi faite de mégapoles, d’architecture, de photographie, de musique électronique, de culture numérique, de minimalisme, de tailleurs, de streetwear, de design industriel et de nouvelles classes créatives.
La mode qui naît de ces environnements peut naturellement refléter cette complexité.
Le V&A a d’ailleurs consacré son exposition Africa Fashion à cette diversité, réunissant aussi bien des figures historiques que des créateurs contemporains tels qu’Imane Ayissi, Thebe Magugu, IAMISIGO ou Sindiso Khumalo. (VAM)
RACONTER L’AFRIQUE SANS LA FIGER
Le travail de Thebe Magugu est particulièrement intéressant à cet égard.
Sa maison se définit comme une marque de luxe sud-africaine. Elle associe un design contemporain et épuré à des références tirées de l’histoire, du présent et des imaginaires futurs du continent. (Thebe Magugu)
Ses vêtements ne reposent pas systématiquement sur un signe visuel qui crie « Afrique ».
L’identité peut passer par une narration, une photographie, une silhouette, un détail ou une réflexion sur la société sud-africaine.
Cette approche est importante parce qu’elle transforme la question.
On ne demande plus : « Où est le motif africain ? »
On demande : « Quelle histoire cette maison raconte-t-elle ? »
LES MATIÈRES AFRICAINES PEUVENT ENTRER DANS LE LANGAGE DE LA COUTURE
À l’inverse, le créateur camerounais montre qu’il est également possible de travailler directement avec des matières et savoir-faire africains tout en les inscrivant dans une logique de haute couture internationale.
Sa maison associe notamment des matières naturelles africaines à des étoffes issues de grandes maisons parisiennes. On retrouve dans ses créations du kente, du raphia camerounais, du bazin ou encore de la soie. (Imane Ayissi)
Ce qui est intéressant ici est le refus de l’opposition entre « tissu africain » et « tissu noble ».
Les deux peuvent coexister.
Le textile africain n’est plus relégué à la catégorie du folklore ou de l’artisanat décoratif : il peut participer pleinement au vocabulaire du luxe contemporain.
L’AFRIQUE A AUSSI BESOIN DE MAISONS DE LUXE
La question n’est donc pas seulement esthétique.
Elle est aussi économique et culturelle.
L’UNESCO estime que l’Afrique possède les ressources créatives nécessaires pour devenir l’un des futurs pôles majeurs de la mode mondiale, à condition de renforcer les infrastructures, la formation, la production et la distribution. Le développement du secteur représente aussi un enjeu d’emploi, d’entrepreneuriat et de rayonnement culturel. (UNESCO)
Créer des maisons premium ou de luxe africaines, c’est donc aussi créer de la valeur autour de la création africaine.
Cela signifie construire :
des marques,
des ateliers,
des réseaux de fournisseurs,
des métiers spécialisés,
des images,
des archives,
des récits,
et finalement un patrimoine de mode.
Le continent ne doit pas seulement fournir des matières premières, des références visuelles ou une inspiration aux industries créatives mondiales.
Il peut aussi produire les maisons qui définissent elles-mêmes la valeur de ces références.
LE LUXE AFRICAIN PEUT ÊTRE MULTIPLE
Il n’existe probablement pas un « luxe africain ».
Il existe des luxes africains.
Ils peuvent être :
minimalistes,
spectaculaires,
artisanaux,
architecturaux,
expérimentaux,
classiques,
street,
couture,
ou radicalement contemporains.
Un créateur ghanéen, congolais, camerounais, nigérian, sud-africain ou marocain n’a aucune raison de développer le même langage esthétique.
Le continent n’est pas un style.
Et c’est précisément là que réside sa force.
KAARA LU : L’IDENTITÉ N’EST PAS UN UNIFORME
Chez KAARA LU, cette réflexion est centrale.
La marque peut puiser dans une histoire africaine sans transformer chaque vêtement en démonstration visuelle de cette origine.
Une veste structurée en denim peut dialoguer avec l’architecture africaine contemporaine.
Un jacquard peut être choisi pour sa matière, son relief et son comportement.
Un pantalon en lin peut être construit autour du volume.
Un similicuir peut servir à rechercher une surface nette et sculpturale.
Ces matières ne deviennent pas africaines par leur origine géographique.
Elles entrent dans un langage créatif porté par une maison dont le regard, les références et l’histoire sont eux-mêmes façonnés par plusieurs cultures.
L’identité n’est donc pas nécessairement imprimée sur la surface du vêtement.
Elle peut se trouver dans la manière de penser le vêtement.
NE PAS ABANDONNER LE PATRIMOINE, MAIS REFUSER D’Y ÊTRE ENFERMÉ
Sortir du cliché du pagne ne signifie surtout pas rejeter les textiles traditionnels africains.
Ce serait reproduire l’erreur inverse.
Le kente, l’aso-oke, le bogolan, le raphia Kuba et de nombreux autres savoir-faire constituent des patrimoines textiles considérables. Ils peuvent être étudiés, protégés, réinventés et intégrés à la création contemporaine.
Mais ils doivent rester des possibilités créatives, pas devenir une obligation identitaire.
Un créateur africain devrait pouvoir travailler un textile ancestral lorsqu’il le souhaite.
Et choisir un denim gris, un cuir noir ou un lin écru lorsqu’il le souhaite également.
Dans les deux cas, il reste un créateur africain.
REDÉFINIR CE QUE NOUS ATTENDONS DU LUXE AFRICAIN
La véritable question n’est peut-être donc pas :
« Est-ce que ce vêtement a l’air africain ? »
Mais plutôt :
Est-il bien pensé ?
Est-il bien construit ?
Possède-t-il une vision ?
Une matière juste ?
Une coupe identifiable ?
Un savoir-faire ?
Une histoire qui mérite d’être transmise ?
C’est à cet endroit que peut se construire un luxe africain contemporain capable de dialoguer d’égal à égal avec les grandes maisons internationales.
Pas en effaçant son histoire.
Pas en reproduisant une image attendue de l’Afrique.
Mais en s’accordant le droit le plus élémentaire de toute création :
être multiple.