DE L’ARCHITECTURE AU VÊTEMENT

DE L’ARCHITECTURE AU VÊTEMENT


L’architecture et la mode partagent un vocabulaire commun : structure, volume, proportion, enveloppe, matière, rythme et fonction.

Dans les deux disciplines, la question est finalement proche : comment construire une forme autour d’un espace ou d’un corps ?

L’architecture africaine contemporaine offre aujourd’hui un terrain particulièrement riche pour cette réflexion. Elle ne peut pas être réduite à une seule esthétique. Du Burkina Faso à l’Éthiopie, du Nigeria à l’Afrique du Sud, les architectes travaillent avec des contextes, des climats, des matériaux et des traditions très différents.

Ce qui les rapproche souvent, en revanche, est une volonté de transformer les contraintes locales en langage architectural : la chaleur devient ventilation, la terre devient structure, un motif textile devient façade, un paysage devient volume.

Et ce principe peut aussi être appliqué au vêtement.

1. FRANCIS KÉRÉ — GANDO PRIMARY SCHOOL, BURKINA FASO

Architecte : Francis Kéré
Projet : Gando Primary School
Lieu : Gando, Burkina Faso
Réalisation : 2001

Francis Kéré est l’une des figures majeures de l’architecture contemporaine africaine. Né au Burkina Faso et formé en Allemagne, il développe une architecture dans laquelle la matière, le climat et la communauté participent directement à la forme du bâtiment.

La Gando Primary School constitue un excellent exemple.

Kéré utilise un matériau disponible localement : la terre. Celle-ci est mélangée à du ciment afin de produire des briques suffisamment résistantes tout en conservant une bonne inertie thermique. Mais l’un des éléments les plus intéressants du bâtiment est son système de toiture.

Au lieu de poser directement une toiture métallique sur la salle de classe — ce qui aurait fortement chauffé l’espace — Kéré sépare les différentes couches du bâtiment. Un plafond perforé en briques permet à l’air chaud de remonter, tandis qu’une grande toiture surélevée protège l’ensemble du soleil et de la pluie. (Pritzker Prize)

CE QUE LA MODE PEUT EN RETENIR

Le bâtiment montre qu’une structure peut être conçue par couches.

Dans le vêtement, cette logique se retrouve dans :
la superposition de matières, les doublures visibles, les empiècements, les panneaux superposés ou encore les volumes qui ne reposent pas directement sur le corps.

La fonction technique peut aussi devenir esthétique.

Une couture qui renforce une pièce peut devenir une ligne graphique. Une poche destinée à être fonctionnelle peut devenir un élément architectural de la silhouette.

CHEZ KAARA LU

Cette logique apparaît particulièrement dans les vestes structurées.

Les grandes poches plaquées ne sont pas uniquement pratiques. Elles forment des volumes autonomes posés sur la construction principale, presque comme des modules ajoutés à une façade.

La taille, plus resserrée, vient ensuite créer un contraste avec ces volumes.

Comme chez Kéré, la structure ne cherche donc pas à être cachée : elle devient une partie du langage visuel de la pièce.

 

 

2. LIDETA MERCATO — ADDIS-ABEBA, ÉTHIOPIE

Architecte : Xavier Vilalta / Vilalta Studio
Projet : Lideta Mercato
Lieu : Addis-Abeba, Éthiopie

À Addis-Abeba, le Lideta Mercato propose une autre manière d’associer héritage local et architecture contemporaine.

Sa façade est constituée de modules perforés en béton. Les motifs sont inspirés de géométries présentes dans les textiles traditionnels éthiopiens. Mais ils ne sont pas simplement décoratifs.

Ils filtrent la lumière, limitent l’exposition directe au soleil et favorisent la circulation naturelle de l’air à travers le bâtiment. (Vilalta Studio | Arquitectura sostenible)

Le motif possède donc deux fonctions simultanées :

une fonction visuelle
et
une fonction technique.

C’est précisément ce qui rend le projet intéressant.

DU MOTIF À LA STRUCTURE

Dans la mode, le motif est souvent considéré comme une surface ajoutée au vêtement.

Mais il peut devenir beaucoup plus.

Un motif peut dicter :
la découpe d’un panneau, l’emplacement d’une couture, la forme d’une poche, l’alternance entre transparence et opacité ou encore le rythme général d’une silhouette.

Le Lideta Mercato montre ainsi comment une référence textile peut quitter le textile lui-même pour devenir architecture.

La mode peut faire le chemin inverse : prendre un principe architectural et le ramener vers le vêtement.

CHEZ KAARA LU

Cette réflexion est particulièrement pertinente dans le travail autour du jacquard.

Le textile n’est pas uniquement choisi pour son dessin. Son relief, son épaisseur et son rythme participent directement à la perception du vêtement.

La matière devient ainsi presque une façade.

Selon la lumière, la distance ou le mouvement, elle ne présente pas exactement la même surface.

 

 

3. MAPUNGUBWE INTERPRETATION CENTRE — AFRIQUE DU SUD

Architecte : Peter Rich Architects
Projet : Mapungubwe Interpretation Centre
Lieu : Limpopo, Afrique du Sud
Réalisation : 2009

Le Mapungubwe Interpretation Centre montre encore une autre approche.

Le projet s’inscrit dans le paysage rocheux du parc national de Mapungubwe, près des frontières du Botswana et du Zimbabwe. Peter Rich développe une succession de voûtes recouvertes de pierre qui semblent émerger directement du terrain.

Les bâtiments utilisent notamment des tuiles en terre stabilisée produites localement. Les formes voûtées s’inspirent du paysage et de techniques constructives anciennes, tout en utilisant des méthodes contemporaines d’ingénierie. (PeterRichArchitects)

Ici, la caractéristique majeure n’est donc pas une façade verticale.

C’est le volume.

Les formes sont arrondies, gonflées, presque organiques.

LE VOLUME COMME LANGAGE

En mode, le volume possède la même capacité à transformer la perception d’une silhouette.

Un pantalon ballon, une manche amplifiée ou une épaule structurée modifient immédiatement le rapport entre le corps et l’espace autour de lui.

Le vêtement ne suit plus seulement le corps.

Il construit autour de lui une nouvelle géométrie.

CHEZ KAARA LU

Cette idée apparaît notamment dans le travail du pantalon ballon.

Sa forme n’est pas obtenue par un motif imprimé ou un détail décoratif, mais par la coupe elle-même.

Le volume devient l’identité de la pièce.

Comme une voûte architecturale, la silhouette prend sa force dans la courbe, dans la tension entre largeur et resserrement et dans la manière dont la matière conserve sa forme.



4. MAKOKO ET L’ARCHITECTURE SUR L’EAU — LAGOS, NIGERIA

Architecte : Kunlé Adeyemi / NLÉ
Projet : Makoko Floating School
Lieu : Lagos, Nigeria

Avec le Makoko Floating School, l’architecte nigérian Kunlé Adeyemi s’intéresse à une problématique complètement différente : comment concevoir dans un environnement où l’eau fait partie intégrante du territoire ?

Le projet expérimental développé pour la communauté de Makoko proposait une structure flottante de forme triangulaire, pensée comme une réponse aux conditions particulières de ce quartier lacustre de Lagos. Le projet s’inscrit plus largement dans les recherches de NLÉ autour des villes africaines confrontées à l’eau, à l’urbanisation rapide et aux transformations climatiques. (NLEWorks)

Ce projet permet d’introduire une autre idée essentielle :

la forme doit pouvoir répondre à son environnement.

ADAPTABILITÉ ET MOUVEMENT

Un vêtement répond lui aussi à un environnement : celui du corps.

Contrairement à un objet statique, il doit suivre :
la marche, les gestes, les changements de posture et la gravité.

Une architecture pensée pour l’eau doit accepter le mouvement.

De la même manière, certaines pièces vestimentaires gagnent à ne pas être entièrement contraintes.

Des tissus plus fluides, des volumes ouverts ou des superpositions peuvent permettre au vêtement de changer légèrement de forme avec celui qui le porte.

CHEZ KAARA LU

Cette réflexion concerne notamment les pièces plus souples de la collection, comme celles réalisées en lin.

Là où le denim permet de fixer une silhouette, le lin introduit davantage de mouvement.

Deux matières peuvent donc exprimer deux architectures différentes :

le denim construit,
le lin accompagne.



DE L’ARCHITECTURE AFRICAINE À LA MODE CONTEMPORAINE

Ces quatre projets montrent surtout qu’il n’existe pas une seule manière d’être influencé par l’architecture africaine.

On peut retenir de Francis Kéré :
la construction par couches et l’intelligence de la matière.

Du Lideta Mercato :
le motif transformé en structure fonctionnelle.

De Mapungubwe :
la puissance du volume et de la courbe.

De Kunlé Adeyemi :
l’adaptation, le mouvement et la relation à l’environnement.

Ce sont des principes architecturaux.

Mais ce sont aussi des principes de design.


AU-DELÀ DU MOTIF AFRICAIN

Pendant longtemps, lorsqu’on évoquait l’influence africaine dans la mode internationale, la conversation se concentrait principalement sur les imprimés, les couleurs ou certains textiles immédiatement identifiables.

Cette lecture est trop limitée.

L’Afrique peut aussi influencer le vêtement par :
la géométrie, la matière, le volume, la construction, le rythme, la fonction et la relation au climat.

Une référence africaine n’a donc pas nécessairement besoin d’être immédiatement reconnaissable.

Elle peut être intégrée au processus de création lui-même.

C’est là que le dialogue entre architecture et mode devient particulièrement intéressant.



KAARA LU : TRANSFORMER UNE RÉFÉRENCE EN SILHOUETTE

Chez KAARA LU, l’architecture n’est pas envisagée comme une image à reproduire directement sur un vêtement.

Elle sert plutôt de point de départ.

Une façade peut devenir une organisation de poches.

Une succession de volumes peut devenir une silhouette.

Une superposition architecturale peut devenir un assemblage de panneaux.

Une matière de construction peut conduire à réfléchir différemment à la rigidité ou au tombé d’un textile.

Le processus devient alors :

OBSERVER → DÉCOMPOSER → INTERPRÉTER → CONSTRUIRE

C’est cette étape d’interprétation qui est essentielle.

Car une inspiration devient réellement intéressante lorsqu’elle cesse d’être une copie.

Elle devient un langage.

Et c’est précisément à cet endroit que l’architecture rencontre le vêtement.